Sacrifice par conviction?

La caravane du sacrifice ou comment condamner sans conviction

Qu’est-ce qu’un sacrifice ? Et est-ce que l’on se sacrifie par conviction ou ou est-on condamné à se sacrifier ? Du latin « sacrificium », nom du verbe « sacrificare », ce terme appartenant au monde juridique et spirituel nous emmène dans un voyage dans le temps qui nous met en odeur sainteté, car son sens était, à ses débuts, « sacer facio », rendre sacré. Le radical indo-européen commun *sak nous montre clairement le lien entre le droit et le divin, puisqu’il signifie à la fois « sacré » et « faire un traité ». L’alliance entre Dieu et les hommes a toujours porté ce double habit, de la justice divine et d’une divinité éthique. En hébreu les choses sont encore plus captivantes, car « korban », קָרְבָּן‎, "offrande, sacrifice, victime", de l'araméen קורבנא‎, « kurbana », et qui a donné κορβᾶν en Grec ancien et « corban » en anglais, avec le même sens, provient du proto-sémitique *ḳarib, se rapprocher, d’où l’hébreu biblique קָרַב‎, « qāráḇ », approcher. Dans le Kaddish, hymne de louanges adressés à D.ieu et prière centrale dans le judaïsme, l’expression « vizman kariv », וּבִזְמַן קָרִיב signifie « bientôt », « au temps qui approche ». On ne peut pas ne pas remarquer la forte similarité entre « kariv » et « qui arrive » : le temps qui arrive… Et il faut remarquer également le sens de רִיב, « riv », éminemment juridique : combattre avec des mots, se disputer, faire un procès, conduire une action en justice. S’approcher de la vérité, de la justice et de l’Autre par les mots, faire ce voyage nécessaire et obligatoire de tout juge, de tout avocat, de tout procureur, vers les parties, vers l’accusé, vers son client, vers l’altérité représentée dans et par la loi. Cette incursion dans le monde de l’Autre qui a lieu dans une salle de tribunal et dont le but premier est la recherche de la justice (« tzedek, tzedek, tirdof », צדק צדק , תרדוף justice, justice tu rechercheras !) n’est pas sans rappeler la recherche d’une oasis par les caravanes, dont le nom rappelle קָרִיב dans son sème « approcher », et qui viendrait du Persan کاروان‎ "karvan", groupe de personnes qui voyageaient à dos de chameaux ou de chevaux sur la Route de la Soie.

L'intime conviction de ce lien sémantique nous condamne au doute: paradoxe inévitable! Et comment se fait-il qu'en anglais il existe deux verbes pour dire la même réalité juridique: "to convict" et "to condemn"? Déclarer coupable, d'un côté, ou critiquer quelqu'un, punir quelqu'un sévèrement, décider officialement qu'un bâtiment n'est pas assez sûre pour être utilisé par le public, de l'autre. Dans les langues latines, les cognats de "condamnare" ont perdu le sème "conviction" qui est toujours présent, et si important, dans le droit anglais. Pour les Latins, l'accent est mis sur le préjudice subi, alors qu'en common law, on regader plutôt du côté de ce que l'on est amené à croire grâce au procès. "Convicting someone" est une conquête, une lutte, étymologiquement menée à plusieurs (con-). "Condamner quelqu'un" revient à évaluer ensemble le dommage. Approche guerière d'un côté, analyse comptable, abstraite, de l'autre. Le second verbe a, d'ailleurs acquis un sens moral, dépendant de l'évolution des moeurs de la société. Se rapprocher de l'origine du sens ne laisse jamais indemne, et on n'atteint l'autre rive (le verbe "arriver" étant présumé le fils du latin « ripa », « rive » ; ainsi « venir de l’autre rive », « atteindre l’autre rive ») qu’au prix de la déchirure (du radical indo-européen commun *rei-, « déchirer, fendre ») victorieuse (latin « con-vinco », conquérir) du Temps (le slavon de l’église chrétienne orthodoxe disait вѣкъ, « věkŭ », âge, longue période de temps, alors qu’en roumain « veac » signifie siècle ou période de temps sans fin). On est, ainsi, condamnés à la damnation non pas religieuse mais étymologiquement juridique (latin « damnum », « dam, dommage, préjudice », forme neutre d’un ancien participe du latin « dare », donner), et l’on doit réparer tout préjudice apporté à la construction du sens de ces mots qui se fait dans le temps et dans les espaces qu’ils parcourent depuis des millénaires. Mais nous serons toujours de l’espèce des « damnati voti », de ceux dont les vœux ont été exaucés, car les mots ne mentent jamais et dévoilent toujours leurs significations cachées au regard des amoureux des langues.

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