Besoin

Besoin de temps, d'amour, de sécurité, de quelqu'un, de masques, de médicaments, d'idées, d'argent, de rien, de calme, de comprendre, de sortir, de partir, de ne rien faire, de croire... tous ces besoins sont tout autant de soins, pluriels car doubles morphologiquement par le préfixe be/i- intensif, que nous exigeons ou prodiguons. Du vieux-francique *bisunni «grand soin», ce mot nous fait quelques fois aller vite en besogne (sa forme féminine), en oubliant même de réfléchir à sa racine allemande (besinnen, "considérer, réfléchir") car, comme le disait ouvertement Ally McBeal, nos besoins sont plus importants parce qu'ils sont les nôtres! Pourtant, ce préfixe be- pourrait nous faire penser au verbe "être", du proto-germanique *biju-, "je suis, je serai", et alors nous "sommes ou serons soin", c'est-à-dire contemplation et considération (zinnen, « contempler, cogiter »), pour nous et pour les autres, nous ne prendrions plus soin comme on prend un objet afin de le posséder, ne fut-ce que pour un bref instant, et nous substituerions la nécessité d'être attentifs au besoin d'avoir. Sans cette prise de conscience étymologique, nos besoins resteront lettres mortes, rappelant l'origine de l'anglais need, du proto-germanique *nauthiz, "violence, force", lui-même de la racine *nauti-, "mort, être épuisé". En roumain grijă, soin, est inquiétude, peur, attention et préoccupation, vif intérêt et protection accordés à quelqu'un ou à quelque chose; on porte, on a, ou bien on mène le soin dans cette langue latine qui a pris ce mot au bulgare грижа, lui-même du proto-slave *grūˀźtei, "ronger": en français on dit bien "se ronger les sangs" pour signifier "se faire du souci". Nevoie, dans la même langue, du slave нєволꙗ, est la négation de la liberté, воля, du pouvoir de vouloir (proto-indo-européen *welh₁). On est l'esclave de ses besoins, qui sont originellement des émotions. Ainsi, entre contemplation (du templum et du proto-indo-européen *temh₂-, couper, et l'on voit le détachement de l'orgueil!), réflexion (comme dans un miroir), considération (et respect), d'un côté, et l'inquiétude, la crainte, la servitude et la violence, de l'autre, le concept de "besoin" apparaît dans toute sa complexité affective. Pour trouver l'équilibre, rapprochons-nous plutôt de l'espagnol cuidado qui porte en lui le souvenir latin de cogitare, "penser", ultimement "s'agiter, se mettre en mouvement ensemble, aller de l'avant, faire avancer": co-agitare. Réfléchissons aussi à l'italien cura, terme à triple appartenance, juridique (du latin caveo, "faire attention", "prendre des garanties"), médicale ("medice, cura te ipsum") et spirituelle ("cura d’anime, il governo delle coscienze") et qui pose la constance du concept de soin. Ou, comme l'écrivait Maïmonide dans sa Prière du Médecin: "Dans la victime, laisse-moi voir seulement l’être humain qui souffre. Illumine mon esprit, qu’il reconnaisse ce qui se présente et qu’il puisse comprendre ce qui est absent ou caché. Qu’il ne manque pas de voir ce qui est visible, mais ne lui permets pas de s’arroger le pouvoir de voir ce qui ne peut pas être vu, car délicates et indéfinies sont les limites du grand art de prendre soin de la vie et de la santé de tes créatures." (The Physician’s Prayer attributed to Moses Moses Maimonides/Prière du médecin, attribuée à Maïmonide, Bulletin of the History of Medicine, Vol. 41, n° 5 (Septembre-Octobre 1967), p. 440-454.)