Les mots de mon enfance

Les mots de mon enfance sont des mots de la Roumanie socialiste. Quand je dis que je suis née en Roumanie les gens me regardent avec compassion, et la phrase qui arrive à bout portant est : « vous avez dû bien souffrir ! ». Je regrette presque de les décevoir quand je vois apparaître sur leurs visages une expression décontenancée : « non, je n’ai pas souffert, j’ai eu une enfance heureuse, même si ma famille ne faisait pas partie de la nomenklatura régime ! » Ces mots ont des résonances bien particulières pour tout Roumain qui a passé son enfance dans la Roumanie de Ceauşescu dans les années 1980. Ils portent des émotions et des souvenirs, des sonorités qui nous font sursauter ou rigoler, des saveurs qui nous font voyager dans le temps et qui feront toujours partie de nos sensibilités, où que nous soyons sur cette planète.


Voici leur liste, évidemment non exhaustive, une liste qui m’est propre et que je partage pourtant avec des millions d’autres Roumains :


Securitate, pe sub mână / pe sub tejghea, specula, Nea Nicu, PPC – poate pică ceva, coadă, « mai răsfiraţi, băieti, mai răsfiraţi », « ce bagă ? a băgat carne/brânză… », comerţul socialist, bancuri cu Bulă, « Tovaraşaaa ! », uniformă, « Ginger Rogers, Fred Astaire, apă caldă, duminica seara », PCR, CC, Gospodăria de partid, CAP-uri, IAS-uri, fabrici şi uzine, tineretul comunist, UTCişti, pionieri, comandant de grupă / de detaşament, la serbare, şoimii patriei, coroniţă, premiul întâi, abecedar, manuale, rechizite, tema pentru acasă, « flori, fete sau băieti », şotron, elasticul, cretă, la Operetă, în (parcul) 23, în Cişmigiu, « te dau la ilicit », ziua recoltei, brutărie, fabrica de pâine, fraţii Petreusi, tachimurii, bonboane cubaneze, penar cu oglindă, ciocolată chinezească, Romarta copiilor, legea lui om, băşcălie, la adunat de castane, Cântarea României, la cor, olimpiadă, Moş Gerilă, teatru radiofonic, Europa Liberă, Vocea Americii, rabinul Moses Rosen, Cascadorii râsului, bibilotecă, Jules Verne, Alexandre Dumas, Legendele Olimpului de Alexandru Mitru, Fraţii Grimm, rude în străinătate, valută forte, pe sub mâna / pe sub tejghea, speculă, comerţul socialist, fabrica de pâine, fraţii Petreuşi, tachimurii, bonboane cubaneze, BTuri, Kent, Carpati, Snagov, ne descurcăm, « m-a servit, îl servesc… »…


Dans ce ''brainstorming'' j’ai été étonnée moi-même de voir que le premier mot sur ma liste est le nom de la police politique : sans doute à cause de son influence sur les mentalités et l’inconscient collectif, la peur que ce mot évoque encore aujourd’hui persistant dans les souvenirs. Le dernier mot est un verbe, servir, que j’ai entendu tellement de fois : « m-a servit, îl servesc, n-a vrut să mă servească… », on m’a rendu service, je lui rends service, il n’a pas voulu me rendre service, et encore la traduction ne comprend pas toute la signification de cette relation sociale complexe que ce verbe instaurait. C’est, à la regarder de plus près aujourd’hui, trente ans après la chute du communisme, la quintessence d’un rapport d’interdépendance qui assurait la subsistance des Roumains lambda grâce à ce que nous appelons aujourd’hui la corruption. On « servait » quelqu’un si on travaillait comme vendeuse dans un magasin de chaussures et qu’on mettait de côté une paire lorsque le magasin était approvisionné, ce qui arrivait rarement. En retour, le bienheureux possesseur de la paire de souliers neufs avait l’obligation morale et sociale de « servir » la vendeuse avec ce qu’il pouvait. Par exemple, s’il travaillait dans un magasin de vêtements, il pouvait, lorsque son magasin était approvisionné, garder de côté des blousons et des t-shirts pour l’enfant de la vendeuse. Ainsi, dans une société contrôlée par la ''Securitate'', les échanges sociaux étaient basés sur ce verbe qui portait en lui l’asservissement d’un peuple mais aussi un lien social renforcé par un sens aigu de l’autodérision et du relativisme des choses. La ''Securitate'' assurait, rendait sûre une société où rien ne bougeait sans que les « securişti », les employés de la police politique, soient au courant : on disait même « cine mişcă, mişcă mort ! », « qui bouge, bouge mort ! ». Elle servait le régime communiste roumain, le régime la servait, tout comme les Roumains se « servaient » entre eux en créant une interdépendance qui, paradoxalement, détruisait la confiance tout en créant du lien social.


On vendait et on achetait ''pe sub mână'' et ''pe sub tejghea'', sous la main et sous le comptoir dans le commerce socialiste, ''comerţul socialist'', et cette façon de faire s’appliquait à tous les produits, aliments comme vêtements, livres comme café et cigarettes bulgares BT ou les Kent américaines. Un jour, en cours d’anglais à l’école secondaire, j’avais prononcé « can’t » à l’américaine et non pas à la britannique, et alors le professeur d’anglais m’avait admonestée avec ce qui allait devenir un moyen mnémotechnique : « Laisse le Kent, le Kent, tu me le donnes à moi, et tu dis "kant" en bon anglais ! » Et effectivement, il fumait des Kent durant les cours, à la fenêtre, pendant que nous remplissions nos cahiers d’exercices de grammaire anglaise. En nous accompagnant un jour à une répétition générale pour le festival ''Cântarea României'', l’Eloge de la Roumanie, ce même prof avait sorti de sa poche un sac en toile et nous avait demandé d’un air sournois: « vous savez comment on appelle ça ? ». On ne savait pas. « Un PPC », nous éclaira-t-il. Le sigle ne nous disait rien, il l’avait vu sur nos visages étonnés, et nous expliqua : « poate-pică-ceva », « peut-être-va-t-il-tomber-quelque-chose ». C’était l’arme secrète de la grande majorité des Roumains, que nos parents et nos grands-parents avaient toujours dans leurs poches, le sac prêt à être rempli, à porter des denrées rares et précieuses comme la viande, le fromage, le papier toilette, ou tout simplement du pain, des fruits et des légumes, qui pouvaient surgir inopinément sur le chemin de chacun de nous, se matérialisant sous la forme d’une queue sur plusieurs rangées, qu’on pouvait faire pour de longues heures, sans savoir quelle marchandise allait être livrée au magasin devant lequel les gens s’étaient souvent rassemblés sagement, les uns derrière les autres, suivant une rumeur lancée par un vendeur.


Ces queues étaient, dit-on, des endroits privilégiés par les « securişti » pour la collecte de renseignements ; ils se mêlaient à la foule qui attendait, ils écoutaient et souvent ils provoquaient des discussions sur des sujets sensibles comme ''Nea Nicu'', Père Nico, surnom presque affectif donné à Nicolae Ceauşescu, ou le Parti, pour voir qui osait les insulter ou, pire encore, les critiquer. Car l’insulte était moins grave que la critique, la première étant un mouvement émotionnel spontané, alors que la seconde se fondait sur une réflexion mûrie et souvent collective. Il n’était d’ailleurs pas si rare de voir quelque individu dans la rue parler tout seul et proférer des injures à l’adresse du ''Conducător'', de sa femme, de Parti, de leurs familles, de leurs défunts même, car telle est la richesse des jurons roumains, parmi les plus inventifs au monde. L’énergumène, quelques fois bien sou, était souvent dédaigné par la police et la ''Securitate'', qui s’intéressaient plus aux gens qui n’avaient pas perdu leurs esprits à l’alcool. Il arrivait que des employés du commerce socialiste osent se faire un peu (ou plus) d’argent en décidant eux-mêmes des prix à appliquer aux marchandises vendues par-dessous le comptoir ; mais cela s’appelait ''speculă'' du français « spéculer », et était sévèrement puni par la loi et reprouvé par l’ensemble de la société. ''A face speculă'', faire de la spéculation, et vendre les produits'' la suprapreţ'', au-dessus du prix fixé par l’Etat, était vu comme une action immorale, dans un pays où la population était employée par l’Etat, payée modestement et obligée à faire la queue pour tous les produits de première nécessité, notamment à partir des années 1980, lorsque la volonté de Ceauşescu de payer toutes les dettes externes de la Roumanie avait provoqué une pénurie alimentaire. Ceauşescu s’était, d’ailleurs, adressé à la nation à plusieurs reprises pour lui demander de serrer la ceinture, faire le sacrifice des restrictions de l’eau chaude, des coupures d’électricité et de gaz, afin d’obtenir l’indépendance économique, et donc politique, du pays.


Mais cette période n’était une période de sacrifices que pour la grande majorité de la population, alors que les membres du Parti haut placés continuaient à bénéficier d’un accès privilégié aux denrées rares comme le café, le miel, le chocolat chinois, les bonbons cubains (amitié entre les peuples oblige !), le ''salam de Sibiu'' (saucisson sec très prisé et dont on disait qu’il serait fait à partir de la viande de cheval pour justifier sa rareté), les bananes, les oranges, la viande, ainsi que des marchandises d’importation vendues dans les fameux et bien sulfureux ''shop'', nom étranger par excellence qui désignait des magasins dédiés aux étrangers séjournant en Roumanie et qui pourraient y faire leurs courses en achetant avec des devises étrangères. Le ''shop'' était devenu presqu’un mythe, sans doute l’origine anglo-américaine du mot y était pour quelques chose, car les Roumains, qui souffraient des restrictions, de la pénurie, de la peur de la police politique, des mensonges effrontées de la propagande qu’ils devaient subir mais aussi créer, attendaient toujours les Américains pour les sauver. Les devises étrangères, ou la ''valută'' en roumain (mot si proche du nom commun "valeur"), étaient vues comme des objets de désir qui inspiraient la terreur, paradoxe qui ne gênait personne : elles ouvraient les portes des ''shop'', mais aussi les yeux de la ''Securitate'' qui commençait à s’intéresser à la personne qui en possédait. Il était interdit d’avoir des dollars, des marks, des francs, etc., toute devise capitaliste ; même les roubles russes et les levas bulgares étaient regardées d’un œil inquisiteur et des explications qui tenaient la route devaient être fournies si l'on voulait ne pas avoir de problèmes.


Les excursions dans le bloc des pays communistes étaient permises sous contrôle et c’est comme ça que les Roumains qui y voyageaient réussissaient à apporter des bonnets russes en fourrure de lapin, par exemple, et les vendre ''pe sub mână'', sous la main, à leur retour. J’en avais un quand j’allais au collège, le lapin avait été noir, et à l’école, où tous les enfants étaient en uniforme, on n’aurait même pas su se poser la question si l’on aimait ou non ce qu’on portait. Par contre, on se demandait si on avait aimé ou non tel ou tel livre que nous avions reçu en cadeau lors de la cérémonie de fin d’année scolaire durant laquelle la maîtresse ou la principale donnait des prix et des couronnes de fleurs à celles et ceux d’entre nous qui avaient obtenu les meilleures notes. ''Premiul întâi'', le premier prix, était le plus prisé, et je l’ai eu pendant huit années successives, depuis mon entrée à l’école primaire et jusqu’à la fin du collège. Je me rappelle que ma grand-mère paternelle m’avait dit, lorsque je m’apprêtais à entamer ma vie d’écolière : « Tu dois être toujours ''în prima bancă'', au premier pupitre, être la première de la classe, avoir le premier prix ! » Obéissante, une fois entrée dans ma salle de classe, le premier jour d’école primaire, je m’étais assise au premier pupitre de la première rangée, près de la fenêtre, côté couloir, pour bien voir la table de la maîtresse. Et quand celle-ci était venue me demander, comme aux autres enfants transformés du jour au lendemain en élèves, ce que j’attendais de l’école, je lui avais répondu que je voulais avoir le premier prix. Rien que ça. Elle m’avait regardée avec son très beau sourire et ses grands yeux vert-olive, et elle m’avait dit, d'une voix grave et tellement humaine, qu’il fallait travailler beaucoup pour avoir le premier prix à la fin de l’année. Cela m’avait rassurée au lieu de m’effrayer, car maintenant je savais ce que j’avais à faire, les choses étaient claires et simples, il suffisait de bien s’appliquer pour y arriver.


Ce besoin de clarté est resté gravé dans ma tête et dans mon cœur, il y est sans doute pour beaucoup dans ma passion pour le langage juridique, pour le droit et pour les langues en général. Comprendre le droit, c’est comprendre ses mots, ses phrases, son langage. La justice n’existe pas en dehors des langues, c’est une invention qui dépend des mots, c’est le résultat d’une combinaison toute particulière des sons d’une langue, tout comme la société est le résultat d’une combinaison toute particulière des individus qui la composent. Ma passion pour les langues, pour leurs mots et pour le droit comme expression vient peut-être aussi de ce premier échange lumineux et précis que j’ai eu la chance de vivre grâce à ''Tovarăşa'', comme on appelait la maîtresse. La traduction en français serait « la camarade », tellement imparfaite et réductrice, faussant complètement le sens, sans rien laisser paraître de la coloration culturelle de cet appellatif qui nous remplissait les cœurs de joie et de tendresse, car la ''Tovarăşa'' était une seconde maman pour nous, à tel point qu’elle nous manquait pendant les vacances et qu’on était heureux de la retrouver chaque 15 septembre.


Au collège, on a commencé à apprendre l’anglais. J’étais aux anges ! J’adorais cette langue et travaillais religieusement tous les devoirs maison que notre prof nous donnait. Il aimait aussi faire des jeux de mots irrévérencieux par rapport au régime communiste, et aussi des gestes. Plus tard, quand Ceauşescu n’était plus, quand nous avions enfin plein de séries américaines à la télé, et que notre prof fût parti aux Etats-Unis poursuivre son rêve américain et faire le concierge d’un immeuble, j’avais appris que le « kent » était la prononciation américaine de ce verbe, qu’il nous interdisait, en nous enseignant une prononciation soignée et « british à la BBC »… Ironie du sort qu’il puisse partir aux USA et non pas chez les vrais Anglais qu’il affectionnait tant… Il nous avait aussi appris autre chose que les mots anglais, comme je l’ai déjà écrit, un mot roumain, plutôt un sigle, le « PPC ». Pour préciser le contexte, je me souviens qu’il devait nous accompagner, avec le professeur de musique, à une répétition du chœur de notre école qui se préparait à participer à la grandiose fête communiste en l’honneur du Conducător et du Parti, et, en partant de la cour de l’école, il nous avait montré fièrement un sac en tissu qu’il venait de sortir de la poche de ses pantalons en velours. On l’avait regardé avec de gros yeux, tout en essayant de comprendre. On ne connaissait pas le mot ''pépétché'', on voyait bien que c’était un sac de poche, serait-il de l’anglais prononcé avec un accent roumain ?... Arrivés à l’arrêt du trolleybus qui allait nous amener en centre-ville, et une fois tout le monde monté à bord, il nous expliqua, en riant sous cape de notre ignorance, que c’était son « poate pică ceva », « peut-être quelque chose va tomber », et là nous avions compris ! C’était la phrase-clé, magique, prononcée par nos parents et grands-parents lorsqu’ils quittaient la maison, toujours munis d’un sac en tissu ou en cordes, car on ne savait jamais où ils allait tomber sur une livraison de marchandises inopinée dans un magasin, du papier toilette, ou bien du fromage, ou encore des pattes de poulet (les célèbres « tacâmuri » prononcés à la japonaise pour tromper l’ennui, et pour rire : « takimuri »), dans un pays où l’approvisionnement n’était qu’une source d’angoisse, de tractations sous le comptoir, de rêves d’orange et de bananes, deux ou trois, une fois par an, avant Noel ou le Nouvel An… Son geste était dissident et éducatif par excellence. En excursion forcée pour aller chanter les louanges du régime, ce prof avait eu la subtilité de nous détourner de la route totalitaire qui semblait toute tracée. Le fait qu'il nous avait parlé de son PPC dans le bus nous mettait en mouvement à l'intérieur de nous, nous portait, tout comme il nous portait dans son coeur, nous protégeait de la sidération de la pensée à laquelle nous étions voués par le contexte dictatorial dans lequel nous vivions. Ce sont de tels gestes, posés par des enseignants, des parents, des amis, des voisin, qui ont réussi à nous sauver et à entretenir, grâce à l'auto-dérision et à des psychismes forts de leurs mécanismes de résilience, la curiosité, cet élément vital à la vie intellectuelle, affective, à la vie tout court. Ce que notre prof avait apporté de nouveau, c’était aussi la transformation de cette phrase déjà courte, sa réduction à l’essentiel, son codage qui la fit entrer dans l’argot communiste. Il nous initia, ainsi, au secret linguistique de sa dissidence et de celle des autres, très nombreux, comme lui qui, même lors d’une sortie scolaire, professionnelle, se devaient d’être aux aguets, au cas où ils apercevraient un camion de livraison derrière un magasin, mais aussi continuer à nous éduquer et à nous préparer à la vie.


Et s’ils étaient vraiment chanceux, ces Roumains qui pouvaient rentrer chez eux et dire à leurs épouses, par exemple, « era o coadă! », « il y avait une de ces queues ! », tout en leur présentant le précieux « gibier » qu’ils avaient chassé et attrapé. Et la femme pouvait rétorquer, comme le faisait si souvent ma grand-mère, « Mais t’as pas vu ce qu’ils t’ont mis dans ton sac ?! Tu prends vraiment tout ce qu’on te vend ! », sur un ton irrité et méprisant, alors que mon grand-père répondait toujours contrit: « Mais, ma petite colombe, ne t’en fais pas, demain je vais le retourner ! » Les deux savaient que c’était chose impossible et impensable, mais, aujourd’hui, je me dis que c’était une scénette, un jeu auquel ils aimaient jouer en fin de compte, car cela leur laissait l’impression d’être libres, de vivre dans un monde normal, de revivre leur vie telle qu’elle avait été avant la guerre ou, du moins, avant les années 1980. Ma grand-mère, vraie « balabouste » et véritable patron à la maison, était très fière de sa capacité de « faire de la merde un fouet », « a face din rahat bici », idiomatisme qu’elle employait souvent pour pleurer sur son sort et accuser tout le monde de son malheur : elle n’avait pas de pension car elle était restée à la maison s’occuper de mon père et parce que c’était la tradition familiale, alors elle devait gérer au mieux l’argent apporté par la retraite de mon grand-père, et elle tenait bien les cordons de la bourse, tout en y rajoutant des revenus insignifiants et temporaires issus d’un petit commerce qu’elle avait mis en place pour les locataires de notre immeuble, à savoir la manufacture artisanale du « borş », breuvage aigre qui existe chez les peuples de l’Europe centrale, ainsi qu’en Russie et qui, en Roumanie, était obtenu par la longue fermentation du son de blé dans de l’eau chaude avec des branches de cerisier aigre (« vişin »), des graines de moutarde, des gousses d’ail, dans un grand bocal de cinq litres qu’elle tenait bien enveloppé avec des couvertures dans la « cămară » ou espèce de remise de l’appartement de deux pièces où l’on habitait. Elle disait qu’elle « oblojea » ou « pansait » le « borş », comme s’il était malade et qu’on devait le garder au chaud, pour qu’il ne prenne pas froid, le regarder régulièrement, en remuant dans le bocal ou en y soufflant de l’air à travers une longue paille. Elle en vendait ensuite aux voisins pour 2 lei le litre, alors que le salaire moyen était de 1200 lei. Le plus aigre, le premier cru, le meilleur, elle le gardait pour nous et pour le voisin du 7e, à qui elle en avait vendu une fois par inadvertance et qui était maintenant habitué au goût très fort et acide ! Pour les amis de la famille et les clients fidèles, elle baissait le prix à 1,50 lei, et s’en plaignait dès qu’ils repartaient avec leur bouteille en verre bien remplie du breuvage sans lequel aucune « ciorba », ou soupe aigre roumaine n’est possible.


Quelques fois je l’ai aperçue pleurer de honte tout en disant : « je suis devenue la « borşăreasa » de l’immeuble… », elle qui venait d’une riche famille de fermiers et de commerçants du Dobrogea au bord de la Mer Noire, qui avaient eu un moulin, employé des serviteurs, fait du commerce avec des céréales, des farines et du pain. Sa mère, mon arrière-grand-mère, avait sans doute été une femme très forte et avec un vif esprit d’initiative, qui, lorsque son époux, capitaine de police et personnalité de la région, fut assassiné « par des brigands » comme le disait ma grand-mère, ou par des gens qui n'aimaient pas les étrangers, comme j’ai pu le comprendre plus tard, a pris toute sa famille et ses cinq enfants et est venue s’installer au sud de la Moldavie, où ils se sont refait une belle santé financière, rebâtissant un moulin et recommençant leurs activités agricoles et commerciales de plus belle. Ils avaient survécu à la seconde guerre mondiale, ma grand-mère avait épousé mon grand-père, lui-même issu d'une famille juive qui comptait des banquiers et de petits commerçants, dont mon arrière grand-père, Jean Velleanu, qui tenait une cordonnerie à Bucarest, ils avaient eu un beau mariage avec une belle somme d’argent en cadeau de la part des invités – une valise remplie de billets de banque, me disait mon grand-père – pour se retrouver pauvres comme Job dès le lendemain lorsque le gouvernement communiste avait décrété la nationalisation et le changement de devise. Ils avaient pu échanger quelques billets et le reste, ils l’avaient brûlé dans la cour du cinématographe où travaillait mon grand-père en tant que chef-opérateur, et qui me racontait comment il retournait à la pèle les billets de son patron, qui en pleurait, et les siens, pour qu’ils brûlent plus vite…